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Le Notre Père que ton nom soit sanctifié
La véritable vie de Dieu est sa sainteté. Il est le Très Saint, c'est là le caractère le plus personnel de sa vie, celui qui se manifeste dans la Révélation, dans les prophètes, dans le Christ ; celui qui touche l'âme dans l'authentique rencontre avec Dieu.
Les hommes naissent, grandissent, ont leurs joies, leur misère, leurs destinées ; ils se donnent de la peine, luttent et se développent - tout cela se passe en Dieu.
Il les a créés et il a mis en eux des facultés. « En lui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes. »
Lorsque nous nous réjouissons, le Dieu vivant est présent. Il connaît notre joie, c'est vers lui qu'elle tend. Et quand nous souffrons - il nous a créés. Ses créatures ne lui sont pas indifférentes. C'est vers lui que va notre souffrance.
Lorsque nous accomplissons notre œuvre, la tâche nous est donnée par lui. La façon dont l'ébéniste fait la table, dont la mère dirige sa maison, dont le médecin soigne son malade, ne lui est pas indifférente. Il existe une mauvaise piété qui cherche à exalter les choses divines en rabais¬sant les choses de ce monde. C'est la revanche d'un appétit du monde dont on ne s'est pas rendu maître. Non, les choses de ce monde ne sont pas minimes, ni indifférentes ; à plus forte raison ne le sont-elles pas pour Dieu. Car il a créé le monde « pour qu'il soit ». Il a vu « que tout y était bon ». Il veut qu'il reste ainsi et il éprouva une douleur divine lorsque le péché envahit son œuvre bonne. Il a pris l'événement tellement au sérieux qu'il a pour cette raison « livré son Fils unique... » Dieu a remis son œuvre entre les mains des hommes pour qu'ils la préservent et la continuent, et il veut qu'ils la mènent à bien, pour sa joie à lui et afin qu'elle donne un sens à leur existence. Ainsi, Dieu est à côté de nous lorsque nous accomplissons notre œuvre, quelle qu'elle soit. C'est pour lui et avec lui que nous devons la réaliser. C'est pour lui que vit notre œuvre.
Les êtres humains se rencontrent, prennent contact, éveillent réciproquement la vie en eux, et l'existence de l'un s'épanouit grâce à l'autre. Ils rivalisent entre eux et grandissent par cette lutte. Ils s'unissent dans la fidélité et l'amour, dans la communauté de l'existence et du travail. Dieu est présent. Ce sont ses enfants. Il les a appelés à l'existence. Il veut qu'ils grandissent l'un par l'autre, afin qu'ainsi « ils chantent ses louanges en plus grand nombre >>. La communauté aussi vit pour Dieu.
Il se fait pressant dans la conscience. C'est dans l'acte libre seulement que la sainteté peut trouver son domaine. Dieu invite l'homme à l'accueillir librement. Quand l'homme pèche, Dieu le juge dans sa conscience. Mais il veut que l'homme vive, même dans ce jugement. Par la faute, l'homme sent qu'il a blessé dans leurs fibres les plus profondes sa vie véritable, le bien qui est en lui, son union avec la sainteté éternelle. Dieu lui en donne le sentiment. Toutefois, « il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive ». Dieu ne le retranche pas de lui. Il dit : « Tu t'es rendu coupable, mais il te reste une voie. Par la faute, elle est devenue différente, mais une issue demeure. Assume ta faute, prends-en la respon¬sabilité, triomphes-en et va de l'avant ! » Quand l'homme agit bien, Dieu l'approuve, et ce oui intérieur renferme le bonheur d'une vie sainte et divine. Dieu y vit, en même temps que vit et gran¬dit la libre créature de Dieu.
Mais par la grâce, Dieu a donné à l'homme de participer à sa propre vie : le croyant, qui a reçu dans le sein de Dieu une nouvelle naissance, vit de ce flux de vie divine où il est complètement et le plus véritablement lui-même.
Il en est donc ainsi : Dieu vit et tout vit pour lui.
Et voici que la mort arrive.
La mort peut être un accomplissement par lequel, comme quelqu'un l'a dit, l'homme meurt « sa » mort. Il meurt de telle façon que cette mort est en quelque sorte le fruit de son existence la plus personnelle, par quoi cette existence parvient à sa maturité. C'est une grâce rare. Mais même ici la question se pose : « Pourquoi faut-il donc que la vie ait une fin ? »
Parfois aussi la mort détruit. Un jeune être s'est épanoui ; tout en lui se prépare à recevoir, à donner la plénitude de la vie, et voici qu'il meurt. Que signifie cet arrachement ? Un homme est utile à d'autres. Il est leur soutien, leur protection, indispensable à leur existence personnelle, et le voici enlevé... Ou bien on a vu grandir tel être humain ; ses facultés se sont déployées, il a acquis des connaissances, appris à dominer les choses, pris clairement conscience de sa tâche, enrichi son expérience, et il est ainsi parvenu à ce que l'on
nomme maîtrise. Il aurait pu réaliser une grande œuvre, mais il a été emporté auparavant...
Il est dur d'y penser. Plus dur encore pour le cœur de s'y résoudre. N'est-ce pas la vie elle-même qui se trouve ainsi niée ? La nature du Dieu vivant n'est-elle pas ici en défaut ?
La foi nous dit que, dans la mort, Dieu donne à la vie son véritable accomplissement.
La foi nous dit : « Quelle que soit la forme qu'ait prise la vie d'un être humain, sa mesure lui est donnée par Dieu « qui ne veut pas la mort, mais la vie ». Ce qui lui est donné est vraiment sa mesure. Ce qui est apparu comme un arrachement n'était qu'un aspect de cette mesure. Du point de vue de Dieu, chaque être humain « meurt sa mort », la mort qui monte de sa vie, destinée à cette vie. Du point de vue de l'homme, elle peut être un accomplissement ou un arrachement. Mais là, nous sommes dans le mystère de la connaissance divine. »
Et quand un être humain meurt, il se présente devant Dieu. Alors les voiles tombent. Dieu est partout, et pourtant il est loin des hommes, loin de l'homme, en raison de ce qu'est l'homme. Mon être et l'être des choses - bien qu'il soit l'image de Dieu et parle de lui — le voile aussi pour moi, le rend inaccessible. Dans la mort, cet être se brise. Dans la mort se produit le miracle de l'irruption divine. Dieu lui-même arrache les voiles. Ainsi que nous le dit la foi, il accomplit un miracle de sa grâce : il révèle sa présence. La mort à laquelle nous croyons est une grâce de Dieu. Elle signifie qu'il s'y révèle.
L'homme est alors devant Dieu. Il ne suffirait pas du simple acte de mourir pour qu'il fût « devant lui », car aucun état, vie ou mort, n'est de soi seul une révélation de Dieu. Mais Dieu accorde la grâce de cette révélation. Alors l'homme est devant lui ; tout son être s'enflamme comme un copeau dans une immense fournaise, et ce feu qui l'embrase lui permet de parvenir à sa véritable vie.
Tout ce qui était mort se consume. Nous qui sommes en vie, nous ne sommes cependant pas absolument vivants. Il y a en nous beaucoup de choses que nous ne pouvons que tramer et qui nous pèsent. Nous agissons, et que de fois il nous faut en quelque sorte reprendre ce que nous avons fait pour le rendre véritablement nôtre ! Quelque chose nous arrive, mais glisse seulement sur nous. Que de fois, assis devant un être qui nous parle de sa détresse, nous sentons avec désespoir que nous restons amorphes ! Nous ne vivons que par inter¬mittence. Devant Dieu, tout est emporté dans la vie suprême. Ce qui ne vit pas est consumé. Le feu détruit l'écorce et tout ce qui est endurci. Tout ce qui était étiolé se redresse, tout ce qui était étouffé se met à respirer.
Les fautes apparaissent et le repentir croît à l'infini. Mais qu'est-ce que le repentir chrétien ? Dieu juge l'homme, et l'homme qui est devant Dieu se juge lui-même en même temps que Dieu le juge. La sainteté de Dieu se dévoile, si immense et si indiciblement belle, que l'homme se mesure avec la mesure de l'amour divin. En tout, même en ce qu'il l'a contredit. Il porte en même temps que Dieu le jugement de Dieu contre lui-même, avec une passion ardente. Et quand, par la grâce de Dieu, sa vie a été telle que, malgré tous ses péchés, le tréfonds de lui-même est demeuré tourné vers Dieu, la faute se consume dans ce jugement ; il assume la faute et elle devient pour lui, malgré tout son poids, une vie ardente. La vie sainte a fait sa percée.
« Toutes leurs oeuvres les suivent », est-il dit des morts. Ce que l'homme a fait, il ne l'a pas déta-ché de lui en l'accomplissant, mais ses actes vivent en lui. Ils demeurent dans son être vivant comme une force ou comme un obstacle. Il les emporte tous avec lui au jugement de Dieu. Il pénètre dans le brasier qu'est la présence divine et « comme à travers un feu » où se consume ce qui ne peut pas participer à la vie, il pénètre dans la substance vivante de l'éternité. Tout l'accompagne, depuis le coup de marteau du travailleur jusqu'à la création la plus haute de l'esprit, et « comme à travers le feu », entre dans la vie.
Et ce qu'il y a de plus profond n'est pas dit encore. Par la foi, par la grâce et la nouvelle nais¬sance, Dieu a intégré à notre vie naturelle une nouvelle vie qui agit à l'intérieur de l'autre, mais qui a son origine en lui. Elle lutte, veut se développer, mûrir à la clarté et à la plénitude. Mais la vie ancienne l'opprime ; le péché et notre condition misérable la font dépérir ; le monde, la finitude violente, pesante, la recouvrent. Elle travaille ainsi, cachée, se fait jour tantôt ici, tantôt là, et ne peut pourtant pas jaillir. Mais un jour, devant Dieu, ce que nous sommes sera révélé : la « splendeur des enfants de Dieu ». Alors, dans la lumière libératrice de Dieu, surgira glorieuse¬ment le caractère nouveau que nous portons en nous. L'Église primitive nommait la mort «jour de naissance ».
Dieu est le roi pour qui tous vivent.
L'éternité est « la vie éternelle ». Un penseur de l'antiquité a dit qu'elle était « la possession parfaite en une saisie unique de la vie qui ne finit jamais ». Mais la vie qui est ici vécue, c'est Dieu, la vie de Dieu donnée par la grâce à l'homme qui contribue à son accomplissement.
On a objecté (et il est bon de ne pas rejeter sim¬plement de telles paroles ; on doit donner accès à ce qu'elles formulent) que la représentation de la vie éternelle est uniformité et monotonie.
Si l'on disait à quelqu'un : le monde t'est donné, avec sa substance, ses trésors, ses dan¬gers, ses splendeurs, tout. Il t'est donné pour être l'objet de ta connaissance, la joie de tes yeux, la plénitude de ta possession et de ta jouissance ; il t'est donné comme tâche pour ta conquête et pour ton œuvre. Et tu auras en outre une intelligence à la mesure de cet infini, la force du cœur pour la sentir, la plénitude de vie pour l'accueillir en toi et l'assimiler... Serait-il question de monotonie ?
La vie éternelle dit : Dieu t'est donné comme un contenu à l'égard duquel le monde est un point qui disparaît dans le néant. Et par la grâce tu reçois le don de participer au propre pouvoir divin de contempler, d'aimer, de connaître, de posséder, d'être dans la joie. Le mot « monotonie », et ce que l'on peut entendre par là, a-t-il quelque chose à faire, même approximativement, avec ce qui est ici en question, c'est-à-dire la vie éternelle, pénétration infinie dans la plénitude infinie de la splendeur du Dieu vivant ?